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Rubrique : internautes / le droit pour tous
Mots clés : contitutionnalité, espagne, LSSICE, réglementation, régulation
Citation : Elise DEBIES, "La "loi de l'Internet" espagnole est-elle conforme à la constitution ?", Juriscom.net, 2 juillet 2002
Première publication : Juriscom.net


La "Loi de l'Internet" espagnole est-elle conforme à la constitution ?

Elise Debiès
Juriste et secrétaire générale de BGI


Le 27 juin le congrès des députés réuni en séance pleinière a définitivement adopté la LSSICE ou "Loi de l'Internet", avec les voies du PP (Partido Popular), Convergencia i Unió (parti nationaliste Catalan) et Coalición Canaria. Les partis de l'opposition, principalement le PSOE (Parti Socialiste), ont présenté 9 amendements sur la totalité du projet, 345 partiels au Congrès et 187 au Sénat. La plupart d'entre eux a été rejetée.

Les amendements à l'honneur

C'est pourtant la technique des amendements qui a été utilisée pour, lors de son adoption par le sénat, introduire les principales modifications à la quatrième et dernière version du projet de loi du ministère des sciences et technologies, adoptée le 8 février 2002.

Il s'agit principalement de l'obligation faite aux ISP de conserver les données de connexion et de trafique pendant la durée d'un an, données qui ne pourront, c'est l'objet d'un autre amendement, être utilisées sans l'autorisation d'un juge.

Un amendement toujours a permis d'introduire tout un pan de loi consacré a la régulation des domaines ".es", qui devait en principe être adopté par un projet de loi indépendant sous forme de "plan national".

Un dernier recours : l'inconstitutionnalité

À l'heure actuelle, la marche inexorable de la loi vers son entrée en vigueur, prévue pour le 8 septembre, ne peut être parée que par le Tribunal Constitutionnel.

Le recours d'inconstitutionnalité, nous dit l'article 162 de la constitution espagnole de 1978, peut être interposé par :
Le Président du Gouvernement (Monsieur José María Aznar)
Le Défenseur du Peuple (Monsieur Enrique Múgica)
50 Députés
50 Sénateurs
Les organes executifs, et législatifs, des Communautés Autonomes.

Les communications personnelles au coeur du débat

Les détracteurs du projet sont d'autant plus déçus qu'ils espéraient beaucoup de son passage par les chambres, notamment le sénat, et le résultat est finalement pire que le texte initial. C'est principalement le cas pour le stockage des données de connexion par les fournisseurs d'accès exigé pendant une durée d'un an, dont les modalités pratiques n'ont pas été évoquées. Le problème de savoir quelle autorité administrative va pouvoir fermer des pages web qui attentent à une série de valeurs, sans porter atteinte à la liberté d'expression reconnue par la constitution, dont l'article 20 protège en outre très particulièrement le droit "à communiquer ou recevoir librement une information véridique par tout moyen de communication", reste par ailleurs entier.

On a frôlé le pire toutefois car la possibilité de confier ce contrôle des contenus, par secteur, à des autorités administratives satellites de la même spécialité, a été évoquée lors de l'examen du projet, pour être finalement rejetée.

Cette idée faisait suite à la tentative du gouvernement britannique de Mr Blair d'introduire une nouvelle clause à la déjà controversée Regulation of Investigatory Power Act (RIPA). Il s'agissait de permettre à des autorités aussi disparates que les Maritime and Costgard Agency, Department for Work and Pension, Centre for Environment, Fisheries and Aquaculture Science, Medical Agency, Radiocommunications Agency, Office of Fair Trading, Postal Service, Food Standard Agency, entre autres, d'accéder à des informations aussi sensibles que les numéros appelés depuis les portables et le lieu de la connexion, les données relatives au trafique des e-mail et les pages web visitées par les citoyens. Les critiques de Privacy International, qui réclame tout simplement que l'accès à ces données soient placées sous le contrôle d'un juge ont d'abord provoqué une battue en retraite puis, devant le ralliement d'autres courants de la société, la décision par le gouvernement de repousser à plus tard l'adoption de ces mesures, une fois examinés les enjeux relatifs à la privacité et les droits fondamentaux en cause.

De la nécessité de ne pas confondre prévention de la criminalité et présomption de culpabilité

Ces mesures sont bien entendu dans la droite ligne de celles decidées par le comité européen réuni à La Hague fin mai, qui prétendent permettre à la police et aux forces de sécurité d'accéder à une information plus complète sur les communications personnelles, pour combattre la criminalité et le terrorisme.

Il est difficile cependant d'isoler, dans une perspective de prévention, ce contexte de celui, plus répandu, des communications personnelles ordinaires, dont le secret est protégé par certaines constitutions européennes, dont, encore une fois, l'espagnole. Citons son article 18.3: "Le secret des communications, en particulier par voie postale, télégraphique ou téléphonique, est garanti, sauf ordre judiciaire".

N'aurait-on pas en réalité déjà comencé de basculer dans la science fiction juridique qui ferait de nous tous des présumés délinquants ? On ne peut être plus éloigné de la prévention telle qu'entendue socialement et judiciarement, et pourtant les moyens technologiques dont ont dispose déjà et qui s'annoncent font craindre le pire.

Pour prendre un exemple en apparence inoffensif, les cartes de crédit, en particulier celles de fidélisation des grands magasins, ne permettent-elles pas déjà d'établir des profils du consommateur qui permettent de savoir qui de la clientèle va se marier, avoir un enfant, avant que les heureuses futures "proies" n'en aient même formulé l'idée de façon consciente ?

Plus grave, les bases de données d'ADN pourraient un jour, disent les scientifiques, être utilisées pour identifier les individus génétiquement prédisposés au crime.

De là au dernier film de Steven Spielberg, Minority Report, il n'y a qu'un pas. Tom Cruise y joue un policier qui, utilisant la "technologie psychique", arrête les criminels avant qu'ils ne commettent la moindre impasse (sortie du film le 5 juillet 2002).

Nous n'aurons pas assez de toutes nos constitutions pour nous défendre du progrès technologique au service du contrôle des consciences.

E. D.

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